Travail : Une identité en crise (1/2)

Travail et crise identitaire

De nos jours, le milieu professionnel est devenu pour beaucoup une véritable arène dans laquelle nous serions appelés à nous battre pour survivre. Mais il serait naïf de croire que le combat alors mené ne soit que l’expression de la recherche d’une stabilité professionnelle et pécuniaire. En effet, le combat le plus agressif et le plus dangereux qui caractérise, de nos jours, le monde professionnel de notre chère société occidentale est celui qui se passe dans le cœur de chacun des individus. C’est avant tout la recherche désespérée d’une justification et d’une valorisation de notre vie au travers de l’identité que nous pourrions acquérir au travers de notre emploi et de nos possessions. Pour beaucoup, le monde professionnel est devenu le lieu par excellence dans lequel ils pourront acquérir leur identité, la défendre, voire la revendiquer. Et lorsque cela ne fonctionne pas, la personne est alors entrainée dans l’obscure tourbillon d’une crise identitaire. Cette crise peut s’exprimer de différentes manières allant d’une attitude combative, dans laquelle le salut se trouverait dans le dépassement de ses propres capacités, jusqu’à une descente tragique dans les profondeurs douloureuses de la dépression. Mais quel que soit le chemin choisi, ce n’est toujours qu’une réaction désespérée, fondée sur une croyance illusoire de l’autonomie humaine, qui est une réponse donnée face aux griffes des mains du potier despotique de la performance auquel nous avons livré notre vie afin qu’il nous offre une identité qui justifiera la valeur, ou non, de notre vie humaine.

Cette tension n’est pas une chose dont les chrétiens sont préservés. C’est un peu comme l’air qu’ils respirent. Mais à cette tension est ajoutée, dans le cas du croyant, une seconde tension aussi d’ordre identitaire qui rend notre problématique d’autant plus complexe. En effet, nous savons que notre Seigneur Jésus-Christ nous a laissé comme mandat de faire de toutes les nations ses disciples, manifestant ainsi la réalité de son règne qu’il a inauguré dans sa mort et sa résurrection. Ainsi, il a souvent été déduit de façon bien trop hâtive que notre engagement professionnel dans ce monde, en tant que chrétiens, ne trouverait sa raison d’être que dans son caractère évangélistique (faire des convertis dans notre lieu de travail) ou dans son caractère conquérant (faire avancer le royaume de Dieu sur notre terre en occupant les postes les plus stratégiques au sein de notre société). Mais de telles démarches, bien que possédant certaines valeurs, peuvent se révéler comme une version christianisée d’une recherche identitaire désastreuse par la médiation de nos performances.

Nous nous devons alors de nous arrêter sur notre chemin afin de méditer sur la relation que nous entretenons entre notre identité et notre engagement professionnel. En effet, il arrive bien souvent que tout ne fonctionne pas comme nous le voudrions dans notre travail. Bien souvent, nous n’avons pas pu assister au grand nombre de conversions que nous aurions aimées. Bien souvent, nous nous trouvons dans un travail que nous considérons comme le plus petit rouage de la grande machinerie de notre société. Face à cela, et même si nous essayons de ne pas tomber dans le piège de la confusion entre notre identité et nos performances, comment (et pourquoi) persévérer sans pour autant nous décourager et aller à notre lieu de travail quotidien dans une attitude fataliste alors parsemée çà et là par une certaine mélancolie dépressive dans laquelle nous nous résignerions ?

L’apport de la Réforme

Lors de la réforme du XVIe siècle, Martin Luther fut un des réformateurs qui dénonça un tel danger. Ceci, il le fit dans un contexte un peu différent. En effet, il se refusait de limiter aux seuls travaux ecclésiastiques la capacité d’être les travaux par lesquels Dieu est honoré et servi. Pour lui, le travail se doit d’être perçu comme une beruf (vocation) dans laquelle nous sommes appelés à glorifier et adorer notre Créateur. De plus, comme il le souligne avec pertinence dans son commentaire sur le psaume 147, Luther comprend le travail comme un moyen par lequel Dieu manifeste sa bienveillance providentielle à l’ensemble de l’humanité (comme par exemple le boulanger est un instrument entre les mains du Seigneur pour dispenser, dans sa providence, le pain à ses créatures). De la sorte, il souligna avec pertinence que le travail, tout en étant un écho du mandat créationnel, est un outil providentiel par lequel la bonté de Dieu pourra être appréciée et glorifiée.

Ainsi, pour aborder droitement la question d’une vision biblique du travail, dans son interaction avec la question fondamentale de notre identité, il conviendra alors de comprendre d’abord en quoi notre identité en Christ modèle et transforme la vision suicidaire anthropocentrique que nous impose notre société.

Le triple office du second Adam

Pour aborder cette question, je vous propose de considérer le triple office que Jésus-Christ a accompli parfaitement et qui est aussi l’expression de son humanité en tant que second et dernier Adam (1 Cor 15 :45).

Jésus-Christ est effectivement celui qui a accompli parfaitement le mandat dans lequel a failli Adam lors de sa période probatoire dans le jardin d’Eden. D’ailleurs, le travail était quelque chose qui faisait partie intégrante du mandat qu’il lui avait été fixé avant qu’il ne désobéisse (Gen 2 :15). Le travail n’est pas le résultat de la chute : c’est le travail, alors comme pénible, au sein d’une création brisée par le péché (Gen 3.17-24) et soumis à la vanité qui est la conséquence du juste jugement de Dieu à cause de la désobéissance d’Adam (Rom 8.19-28), désobéissance qui est aussi nôtre car lorsqu’Adam a péché nous avons tous péché en Lui (Rom 5.12-21). Mais son mandat au sein de la création ne se doit pas d’être limité aux seuls commandements de cultiver le jardin et d’avoir des enfants. Ces deux choses en faisaient partie. Mais Adam avait aussi un rôle bien spécifique en Eden. Son rôle était triple :

  • Prophète (catégorie liée à la communication) : Il avait reçu un commandement de Dieu (Mandat créationnel et interdiction de toucher de l’arbre de la connaissance du bien et du mal), dans le cadre de l’alliance qui l’unissait à son Créateur, et il devait le transmettre à sa femme et sa descendance.
  • Prêtre (catégorie cultuelle) : Il était celui qui avait été désigné pour garder ce temple primitif que constituait Eden et y être un vrai adorateur.
  • Roi (catégorie liée à l’autorité) : Il était celui qui avait été désigné pour être le vice-régent au sein de la Création. Dieu lui avait donné autorité sur la création et il se devait d’être, en tant qu’homme créé à l’image de son Créateur, un vice-régent qui  accomplit son mandat dans une attitude de soumission pleine et entière envers Son Créateur.

Ceci faisant, il aurait pu alors répandre la gloire de Son créateur, au travers des futures générations, jusqu’aux extrémités de la terre. Mais Adam et Eve désobéirent.

Jésus-Christ est celui qui a été vainqueur là où Adam a échoué, là où nous avons échoué. Il est le prophète parfait, car c’est lui, le logos incarné, qui nous permet de connaitre le Père. C’est lui-même qui est la conclusion et la pleine consommation des paroles données par Dieu à son Peuple (Heb 1.2). Il est le prêtre parfait selon l’ordre de Melchisédech (Heb 7), car c’est lui qui a offert son sang, sa vie et l’a présentée à Dieu le Père en traversant un temple plus grand et plus parfait qui n’appartient pas à cette création (Heb 9.11). Il est le roi parfait qui a inauguré son règne lorsque le Père l’a ressuscité d’entre les morts, il siège dès à présent à sa droite et il règne (Rom 1.4). C’est son identité messianique lors de son incarnation (manifestée dans ce triple office), expression pleine et entière du plan de la rédemption décidée depuis toute éternité au sein même de la Trinité, qui caractérisa chacun des travaux qu’il accomplit durant son ministère.

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